S'il y a un mythe qui m'agace, c'est bien celui de "la ferme", omniprésent dans les jeux et livres destinés aux enfants. Voici ma réflexion sur le sujet, parue dans le numéro 115 d'Alternatives végétariennes (mars-mai 2014), et qui a même eu l'honneur d'être annoncée en couverture:

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Avec les moyens de transport et les objets du quotidien, les animaux de la ferme constituent l’un des thèmes omniprésents dans la vie des enfants en bas âge. Livres, Duplos et Playmobils, jouets en bois, chansons, jeux de société, décorations de chambre, dessins animés, coloriages, semaines thématiques… La ferme est un sujet incontournable et, semble-t-il, particulièrement apprécié des enfants qui connaissent très vite les moutons, vaches et cochons par leur nom, et sont capables de reconnaître leurs cris, souvent sans jamais les avoir vus en vrai. Tout cela serait très bien… si la ferme n’était pas aujourd’hui un mensonge pur et simple à destination des enfants. Et autrement plus grave que le Père Noël… puisque la vérité ne leur sera jamais révélée, soit que les adultes y croient encore, soit qu’ils cherchent à protéger soigneusement l’illusion !

 

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Quand j’étais petite, mes grands-parents possédaient encore une ferme avec un potager, six ou sept vaches et un poulailler. Je ne dis pas qu’il n’existe plus aujourd’hui dans nos pays, de petit paysan possédant un cochon, une chèvre, trois poules et une vache (pour faire comme dans les livres) qu’il traite avec amour. On trouve même des fermes pédagogiques, plus précisément dites « d’animation », créées spécialement pour offrir aux enfants un contact avec ces animaux, dont ils sont trop souvent privés surtout quand ils grandissent en ville [1]. Mais clairement, la ferme aujourd’hui n’EXISTE PLUS et surtout, ce n’est pas de là que viennent les produits animaux consommés en masse. Car les fermes d’animation, qui sont sûrement les seules à se rapprocher un peu de l’image idyllique des livres d’enfants, ne possèdent par définition que « peu ou pas de production agricole commercialisée » [2]. Je ne nie pas qu’il est bon d’apprendre aux enfants d’où viennent les œufs, le lait et la viande (ce dernier point étant souvent étrangement passé sous silence), et que pour cela on ait besoin de simplifier les choses ou même pour les plus petits, de recourir à une réalité ancienne, tout comme les trains représentés dans les livres pour tout-petits sont des locomotives à vapeur, sans doute jugées plus mignonnes. Mais souvent, on présente les choses comme si la vache nous « donnait » son lait et la poule ses œufs ; et on continue à entretenir le mythe, même une fois que l’enfant serait en âge de comprendre, de la petite ferme où les animaux heureux nous fournissent tranquillement en viande, lait et œufs.  

 

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La plupart des adultes, pour ne pas dire tous, est bien consciente de ce mensonge. Alors pourquoi continuer à propager cette image fausse et périmée ? Quelle est son utilité ? Qu’essaie-t-on de transmette aux enfants ? Je pense que dans le fond, les adultes essaient avant tout de se donner bonne conscience en se persuadant que la société traite bien les animaux. A force de voir des représentations de petites fermes partout, on finit par y croire et par oublier la réalité de l’élevage industriel [3]. De plus, ce mensonge est très utile pour étouffer l’éventuel malaise de l’enfant au moment où il se rend compte que la viande est un morceau d’animal, animal qu’on lui a pourtant appris à aimer, voire pour la plupart d’annuler ce malaise avant même qu’il se manifeste, puisqu’on leur a toujours répété que tout va bien et que les animaux sont heureux de donner des parties d’eux-mêmes. Bizarrement, alors que les reportages animaliers et livres documentaires abondent sur la faune sauvage ou les animaux de compagnie, on n’en trouve presque aucun sur les animaux dits « de ferme » dont on parle pourtant si volontiers, comme s’il ne fallait pas risquer de bousculer l’image sympathique et simplette dont ils jouissent dans l’imaginaire collectif en leur attribuant une forme d’intelligence ou de sensibilité. Il serait en effet difficile de continuer à les considérer comme les machines à produire qu’on les a fait devenir…  Enfin, cette omniprésence du thème de « la ferme », cette banalisation même dans l’univers enfantin alors que la ferme est invisible au quotidien (et pour cause), sert assurément à justifier et à entretenir l’idée selon laquelle il serait nécessaire de consommer des produits animaux. Et si inversement cette dernière croyance était plus largement remise en question, nul doute que des parents seraient soulagés de ne plus avoir besoin de faire « gober » le mythe de la ferme (et ses produits) à leurs enfants !

 

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Pour ne plus avoir à mentir à ses enfants sur le sujet de ces animaux, omniprésents de manière indirecte dans notre société, comment faire ? Des jouets et des livres qui représenteraient plus fidèlement la réalité seraient-ils une solution ? Récemment, la boîte Playmobil « Abri avec veau et fermière », composée d’un veau dans son box individuel, a déclenché une vague de protestation des défenseurs des animaux auprès de l’entreprise Playmobil, accusée d’encourager ainsi, avec les boîtes zoo, chasseur et corrida (cette dernière n’étant pas disponible en France), l’exploitation des animaux et de la rendre normale aux yeux des enfants. Il est vrai que la stupéfiante description du jouet va clairement dans ce sens : « Avec les panneaux solaires sur le toit, l'abri pour le veau et le silo rempli de nourriture, Playmobil associe une vie à la ferme idyllique avec une agriculture moderne » [4]. Idyllique… sauf pour les animaux. Et pourtant, ce jouet a au moins le mérite, à mon sens, de ne pas cacher la vérité, à savoir que le bébé veau est enfermé et privé de sa mère. Mais combien d’enfants le remarqueront et poseront la question à leurs parents ? Et quelle sera la réponse ?

 

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Si je n’ai pas réussi à épargner à mes enfants les livres sur la ferme, en revanche j’évite les jouets représentant une ferme avec ses outils d’exploitation, et les livres sont l’occasion de leur expliquer la réalité : non, le cochon n’a pas envie d’être mangé, la poule ne nous donne pas ses œufs et le lait est pour le bébé veau. Simple et logique ! Enfin, sur la réalité de « la ferme » aujourd’hui, il existe un précieux livre pour enfants qui parle de manière adaptée à leur âge de l’élevage industriel et des raisons de refuser les produits animaux, il s’agit de Ne nous mangez pas ! de Ruby Roth, désormais traduit en français [5]. Car si nous voulons un monde meilleur pour nos enfants, il est de notre responsabilité de leur dire la vérité afin de les aider à devenir des adultes - et des consommateurs - avertis et respectueux de tous les êtres vivants.



[1] Cela pourrait être enrichissant pour les enfants s’ils n’arrivaient pas déjà la tête remplie d’idées préconçues sur ces animaux. Voir La vache à lait de Michelle Julien pour l’édifiante retranscription des réactions de visiteurs à la Ferme de Paris : enfants et adultes ne voient la vache « qu’à travers le volume de son pis et sa capacité à produire du lait », la vache est invariablement qualifiée de « grosse », et les adultes se sentent obligés de meugler à sa vue (parce qu’ils la jugent incapable de comprendre une parole et qu’ils pensent ainsi se mettre à son niveau ?)

[2] Pour une définition des différents types de fermes pédagogiques : http://www.bergerie-nationale.educagri.fr/site_FP/types.html

[3] Ou même de l’élevage tout court. Car même dans les élevages « bio » ou « respectueux », n’oublions pas que les veaux sont enlevés à leurs mères pour le lait et que tous les animaux finissent à l’abattoir.

[5] Aux éditions l’Age d’Homme, 2013