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Illustration de Maman Carotte

 

Mon fils de 6 ans et demi est un enfant particulièrement sensible. Il a besoin de beaucoup de moments de calme, de solitude même, c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles je pense que l’instruction en famille lui convient bien. Et depuis quelques temps, il s’interroge sur les animaux. Je vous en avais déjà parlé : pour lui, notre choix de vie végane a toujours été évident. Dès 2 ans, il avait compris qu’on ne mange pas les animaux « pour ne pas leur faire bobo ». Moi qui, comme beaucoup de parents véganes, m’étais interrogée avec inquiétude sur la manière de lui faire comprendre, la façon dont il allait le vivre… je dois dire que nous n’avons jamais eu de difficulté à ce sujet, tout comme avec son petit frère. Pour ce qui est de la vie en société, nous avons la chance d’avoir des parents ayant quasiment arrêté la viande, et des amis qui, même s’ils ne sont pas véganes, sont généralement ouverts à ce choix et pensent à une alternative pour nos enfants. Je me rappelle avec bonheur ces anniversaires à Berlin où les parents me demandaient une recette de gâteau végane, ou achetaient des bonbons sans gélatine, faciles à trouver partout. Comme nous ne vivons pas en France, mais dans des pays où le véganisme est plus répandu et davantage accepté (Allemagne et maintenant Royaume-Uni), il faut dire que cela nous facilite la tâche. Avoir un repas végane à la crèche n’a jamais posé problème, ni à Berlin ni à Londres. Mes enfants ont cependant l’habitude d’être régulièrement confrontés à des plats contenant des produits animaux, lors des nombreux pique-niques que nous faisons avec des enfants instruits en famille, ou bien sûr dans les cafés et magasins ; même s’ils sont tentés parfois, je sais qu’ils n’ont sincèrement pas envie de manger de produits animaux. Et surtout, je veille à ce que la frustration ne soit pas trop grande en ayant toujours des snacks véganes appétissants, faits maison ou non, et semblables à ce qui leur avait fait envie. Je pense donc que mes enfants ont bien accepté notre choix, qu’ils se sont d’ailleurs approprié, les livres mettant en scène de petits héros végés aidant à développer une image forte et positive de soi.

 

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Mudchute city farm, London

 

Tout naturellement, mon fils de 6 ans et demi commence donc à réfléchir à la condition des animaux. C’est un amoureux de la nature, des animaux, des petites bêtes en particulier. Il aime aller voir les animaux dans les fermes urbaines de Londres et depuis peu, je remarque qu’il s’interroge sur les cages, le bien-être des animaux, le peu de place qui leur est laissée dans la nature… Mais aussi sur des choses dont il entend parler à son cours de science, dans des vidéos et des livres, comme la pollution de la planète, le déclin des poissons dans les océans, la souffrance des animaux d’élevage, je vois bien que tout cela le travaille en ce moment et pour la première fois, l’affecte intimement. Il y a quelques jours, alors qu’il me parlait des animaux exploités, j’ai vu ses yeux se remplir de larmes. Après lui avoir dit que je voyais que cela le touchait - accueillir l'émotion sans juger, y compris la colère, est essentiel-, je l’ai incité à me parler de ce qu’on pourrait faire pour agir, pour changer les choses. Pendant un trajet en bus, il a commencé à m’expliquer pourquoi il fallait que tout le monde devienne végane. J’ai souri intérieurement en l’entendant m’expliquer qu’on pouvait trouver des vitamines et des protéines (il s’intéresse au tableau nutritionnel) ailleurs que dans la viande, qu’on n’avait pas des dents de carnivores, et d’autres arguments qu’il avait déjà entendus. Puis il a commencé, avec la passion et l’entièreté d’un enfant de 6 ans et demi, à m’exposer son plan pour que le monde devienne végane : fabriquer des panneaux pour dire aux gens, fermer les boucheries et enlever peu à peu les rayons de viande des magasins, puis les œufs et le lait dans un second temps, interdire la viande car je lui disais que certains voudraient bien arrêter mais sont trop tentés par la viande qu’on leur sert partout, et surtout, remplacer les produits animaux par des produits véganes mais sans le dire aux gens ! On avait déjà parlé des préjugés que beaucoup de gens ont à l’encontre des aliments véganes. Donc les substituer à la viande mais à leur insu, rien moins. Je n’ai pu m’empêcher de sourire ! Il parlait fort, dans le bus, emporté par ses idées que personne autour de nous, puisqu’on est à Londres, ne pouvait comprendre, et je me suis demandé ce que cela aurait donné si on avait été dans un pays francophone !

Le lendemain, il a continué à développer son idée pour sauver les animaux (il est visiblement très affecté par la diminution des espaces naturels et le fait que les animaux sauvages sont exclus de notre monde bétonné[1]) : un parc géant, interdit aux humains, comprenant tous les milieux de l’océan à la très haute montagne, où l’on déplacerait les animaux pour qu’ils y vivent en paix et en sécurité. Je l’ai incité à dessiner ce parc et je l’ai aidé à écrire avec moi, dans un carnet qu’il a intitulé « La Terre en bonne santé », ses idées pour protéger les animaux. Plus tard, j'ai remarqué qu'il avait construit avec son frère un refuge pour animaux en Duplos.

 

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Pour un parent végane, voir son enfant ressentir cette empathie envers les animaux et exprimer cette volonté si forte de changer le monde est évidemment une source de joie et de gratitude, et en même temps cela fait mal de réaliser que nos enfants, comme nous, sont affectés par la souffrance des animaux et la destruction de la seule planète qui nous ait été donnée pour vivre. On a toujours peur de leur en avoir trop dit, de les avoir privés de leur insouciance enfantine en leur ayant parlé de ces problèmes essentiels, mais comment aurait-on pu faire autrement ? Il s’agit de la réalité, de choix juste, de respect: ne pas leur faire manger ce qu’ils n’avaleraient pas s’ils savaient vraiment, ne pas leur raconter de mensonge, car là est le vrai endoctrinement. Au moins, face à la souffrance animale, nous épargnons à nos enfants véganes la culpabilité : ils savent qu’ils n’y contribuent pas. Devant ses plans naïfs, et si sincères, j’éprouve joie et admiration, la fraîcheur de ses idées me ferait presque croire qu’un monde meilleur est possible et c’est ce que j’essaie de lui transmettre, tenant mes peurs et mon pessimisme à distance, notamment en m’ancrant le plus possible dans le moment présent et en lui montrant les belles choses déjà accomplies par des gens bienveillants. Je prends ses idées au sérieux, je leur accorde de la valeur, je l’aide à se sentir capable d’agir, car le pire, face aux problèmes du monde, est bien de se sentir impuissant.

Je lui rappelle que lui, et tous les enfants d’aujourd’hui, en tant que futurs adultes, ont une grande responsabilité et un grand pouvoir : ceux d’inventer le monde de demain, de trouver des solutions pour un monde plus juste et plus équitable, pour tous ses habitants. Etre de petits héros. Et cela commence dans l’assiette.

 

Et vous, comment réagissent vos enfants face au véganisme et en découvrant ce que subissent les animaux? Quelle est votre manière d'en parler et de réagir à leurs émotions?



[1] Un livre qu’il a lu récemment y est aussi pour quelque chose : Les animaux reviennent, de Michael Krüger, un livre à l’atmosphère fantastique qui voit les animaux, d’abord insectes puis mammifères de plus en plus énormes et incongrus, envahir une ville pour reprendre leur place.