Elever son bébé végane peut sembler contraignant sur le moment: recherche de lait infantile végétal quand cela est nécessaire, de premiers chaussons sans cuir, souci d'offrir une diversication alimentaire équilibrée sans pouvoir compter sur le corps médical ni sur le soutien des proches... Pourtant, avec le recul de quelques années déjà, je me rends compte à quel point on a le contrôle de tout pendant ces premières années. Les choses sont claires. Dès que l'on a trouvé les bonnes sources d'informations et surtout la confiance en soi, rien de plus facile que de préparer de bons petits plats véganes et d'être en acord avec ses valeurs. D'autres difficultés matérielles peuvent apparaitre avec les repas chez la nounou ou à la crèche, auxquelles les familles véganes trouvent généralement des solutions astucieuses.

Cependant, la vraie difficulté, je trouve, arrive quand les enfants sont en âge de parler et d'avoir leurs désirs propres: c'est celle du "pourquoi", lorsqu'il s'agit d'expliquer, ainsi que de décider en notre âme et conscience où se trouve notre zone de tolérance aux écarts. Mes enfants ont très vite compris, avant deux ans il me semble, qu'on ne mangeait pas les animaux pour ne pas "leur faire bobo" et cela est absolument logique pour eux. La raison pour laquelle on évite le lait est facilement compréhensible également (les oeufs un peu moins, avec l'histoire des poussins). Le plus difficile pour eux, c'est de comprendre pourquoi les autres, la famille, les amis, mangent ces mêmes animaux et ne sont pas pour autant "méchants". Chacun trouvera son explication: ils ne savent pas, ils ont l'habitude de faire ainsi... De même, chacun placera sa limite de tolérance envers les écarts où il le veut, de "jamais" à "manger végétalien à la maison et végétarien à l'éxtérieur". Pour nous, c'est végane tout le temps sauf très rare exception (en déplacement ou dans une situation de trop forte tentation pour les enfants où je n'avais rien prévu d'alternatif). Si nous sommes véganes par choix éthique, politique, et non par désir d'une alimentation "pure" ou "parfaite", j'estime qu'une exception dans une situation précise ne remet pas en question nos valeurs profondes.

 

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Mais dernièrement, je me suis trouvée confrontée à une situation à laquelle je ne m'étais pas spécialement préparée: les oeufs des poules du jardin des cousins. Lors d'un long weekend en compagnie de leurs cousins en France, l'une des choses les plus passionnantes pour mes garçons, qui aiment les animaux, fut d'aller nourrir les poules et ramasser les oeufs. Je remarquais bien qu'ils étaient comme partagés entre la joie innocente de tenir un oeuf dans leurs mains (mon grand l'embrassait même de joie tant il le trouvait parfait!) et une sorte de gêne de se dire "ce n'est pas bien de faire ça, puisqu'on n'en mange pas".

On aurait pu en rester là et les mettre simplement au frigo sans plus en parler, mais j'ai senti que les enfants avaient besoin d'autres explications. Leurs cousins se demandaient aussi pourquoi on n'en mangerait pas. J'ai donc expliqué qu'on refusait les oeufs des poules élevées en cages dans des conditions atroces, sans place pour bouger ni terre à picorer... Et cela, les enfants le comprennent très bien! Le livre Ne nous mangez pas! est d'ailleurs d'un grand secours pour introduire la situation aux enfants sans image trop choquante. Mais du coup, je ne voyais plus de raison de leur refuser les crêpes ou la brioche que ma belle-soeur allait préparer pour le lendemain. J'aurais pu faire des crêpes sans oeufs mais quand j'ai vu l'émerveillement dans le regard de mes enfants: "on va les manger?" je n'avais tout simplement aucune raison de refuser: ces oeufs étaient là, ils viennent de poules en liberté dans un grand espace, on attend qu'elles se soient désintéressées de leurs oeufs avant de les ramasser... J'ai donc donné mon accord. Personnellement, le goût de l'oeuf me déplait tant que je n'ai fait que goûter une bouchée. Mais mes enfants ont été ravis de déguster crêpes et brioche faites avec les oeufs des poules des cousins. Pas de crainte d'un possible brouillage des valeurs puisqu'ils comprennent parfaitement le fait qu'on évite les oeufs de toute autre provenance.

Qu'on ne me comprenne pas mal: il ne s'agit en aucun cas de spécisme (le plaisir ou le bien-être de mes enfants qui passerait pour moi avant la considération des intérêts des autres animaux); puisque nous sommes véganes pour les animaux, et que je le clame haut et fort, il m'a finalement semblé plus cohérent, dans cette situation, de laisser mes enfants manger ces oeufs de poules ayant une existence en conformité avec leurs besoins et auxquelles on ne fait aucun mal. Le message est clair, l'éthique au premier plan. Manger ces oeufs ne renforce pas l'industrie monstrueuse (bio y compris) exploitant les animaux, une des principales raisons pour lesquelles nous sommes véganes. Evidemment, je risque de choquer certains véganes et j'ai bien conscience que chacun peut avoir un point de vue différent sur le sujet des poules de jardin, un thème sur lequel même Veg Faq ne tranche pas. Personnellement, je me sens au clair avec moi-même en ayant agi ainsi. Mais je ne sais pas si je consommerais régulièrement les oeufs de mes poules, si j'en avais dans mon jardin...

Et vous, comment auriez-vous réagi et quel est votre point de vue sur cette question?