A Berlin, nous allons souvent nous promener au Domäne Dahlem, un grand domaine agricole bio où l'on voit des champs cultivés et quelques vaches, moutons et cochons dans de grands prés, bref une balade paisible et agréable. Mais fin juillet, en vacances dans le sud de l’Allemagne, nous avons eu l’occasion de visiter deux « fermes » (mot que j’emploie avec réticence, comme vous le savez depuis mon article sur le mythe de la ferme), ou plus exactement une exploitation laitière « bio » et un domaine recueillant les animaux maltraités. Deux visites qui nous ont laissé des impressions très différentes, et qui ont eu le mérite de nous confronter directement – bien qu’un peu brutalement – à des questions auxquelles, en tant que parents végés, nous devons un jour ou l’autre faire face : que peut-on vraiment dire ou montrer aux enfants ? Jusqu’où faut-il aller dans l’explication de la (dure) réalité ? Dans quelle mesure faut-il les préserver ? Comment leur parler de l’exploitation animale et des mauvais traitements que certains humains infligent aux animaux ?

 

L’exploitation laitière « bio », en Bavière

Solution de facilité pour occuper les enfants un après-midi, curiosité de voir de plus près une « ferme » d’aujourd’hui, envie – par souci de « normalité » peut-être, une fois n’est pas coutume – de participer à une activité normale pour familles normales proposée par l'office du tourisme ? Toujours est-il que nous nous retrouvons sur le chemin menant à cette ferme typiquement bavaroise, parmi quatre familles allemandes ravies d’emmener les enfants visiter une ferme collant au plus près à l’image idyllique qu’on s’en fait.

J’ignorais qu’il s’agissait uniquement d’une exploitation laitière, ce qui m’aurait sans doute dissuadée d’emblée.

Quand la fermière, une gentille dame en costume traditionnel bavarois et à l’accent très marqué, nous a accueillis devant sa grande maison en bois fleurie et nous a montré les vaches au pré, j’ai commencé à ressentir un léger malaise face à ce folklore et cette image idyllique qui manifestement enchantait (ou rassurait) déjà les parents.

Il s’agissait d’une petite exploitation bio d’une dizaine de vaches qui, en effet, broutaient tranquillement dans la prairie.

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Après avoir admiré les tracteurs, les beaux bâtiments en bois et le matériel agricole rutilant, nous sommes entrés dans l’étable, où se trouvaient deux jeunes femelles de 6 semaines enfermées dans un box à côté des machines à traire. « Maman, pourquoi ils sont dans une cage les bébés veaux ? » « Elles sont où leurs mamans ? » « Maman, pourquoi ils ont des étiquettes aux oreilles ? » Pourquoi mon fils (4 ans) a-t-il été le seul à poser spontanément ces questions de bon sens ? Pourquoi les autres étaient-ils occupés uniquement à toucher ces pauvres bêtes se plaquant le plus loin possible au fond de leur box, sans remarquer leur terreur ? Etaient-ils déjà à ce point endoctrinés, encouragés à trouver cela normal ?

 

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Partagée entre le souhait de voir mes enfants se réjouir du contact avec des bébés animaux et la tristesse de la situation, j’ai assisté à une conversation intéressante entre la fermière et une mère de famille qui avait visiblement des tas de questions et semblait chercher à se rassurer. Ainsi la fermière a-t-elle expliqué qu’elle plaçait les très jeunes veaux par deux plutôt que seuls dans un box parce qu’ils étaient mieux ainsi ; qu’on les laisse 5 jours avec leur mère (« avant le lait n’est pas bon pour les humains et ainsi les bébés ont le temps de profiter de leurs mères ») ; et qu’après la séparation, au bout d’un moment les vaches ne sont plus en colère et comprennent que c’est leur « devoir ». Et la mère de répondre avec un grand sourire : « natürlich ! » (Quoi de moins naturel pourtant ??)

J’ai été surprise d’entendre la fermière parler sans détour de la douloureuse séparation vache-veau, même tout dans son discours montrait que d’une part elle tenait cela pour nécessaire et inévitable, et que d’autre part ses mesures pour adoucir la séparation rendaient la chose tout à fait acceptable. Discours qui a visiblement suffi à rassurer aussi la mère de famille.

 

Un peu plus tard, dans un bâtiment plus moderne en contrebas (hangar couvert), nous avons vu d’autres veaux, un peu plus âgés, en stabulation libre.

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Pourquoi l'un de ces bébés a-t-il le droit de vivre choyé et entouré par sa famille alors que les autres sont enfermés et privés de leur mère?

 

Quand on a fait rentrer les vaches à l’étable pour la traite, certaines avec des mamelles si gonflées qu'elles coulaient toutes seules, mon fils est littéralement resté hypnotisé par la machine à traire (j’ai dû lui expliquer que c’était comme le tire-lait mais que le lait est ensuite consommé par les humains). Et avant de quitter la ferme, il a voulu revenir voir la machine ainsi que les veaux enfermés dans leur box.

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Après un détour par la grange remplie de foin bio et odorant, la visite s’est conclue – n'aurais-je pas dû m'en douter? – par une dégustation de « produits laitiers ». La vue de ces familles avides de dévorer le plus possible de fromage, de beurre, de Buttermilch, de lait et de yaourts, après avoir pourtant vu de leurs propres yeux des bébés séparés de leurs mères, a achevé de me remplir de tristesse et d’incompréhension.

Et pourtant, il ne s’agissait que d’une petite exploitation bio où les vaches, si l’on exclut le moment de la séparation d’avec leurs veaux et le voyage final vers l’abattoir, ont des conditions de vie correctes et même « privilégiées » par comparaison avec la majorité des exploitations laitières. Elles passent leurs journées au pré, se régalent de foin qui sent bon et n'ont pas les cornes coupées.

 

Bilan de la visite : Si j’ai trouvé intéressant de voir une exploitation bio de mes propres yeux, l’impression dominante fut un sentiment de tristesse, une gêne vis-à-vis de la fermière qui était manifestement une brave dame soucieuse du bien-être de ses animaux, un sentiment de décalage profond avec les autres visiteurs. Cette visite fut un grand moment de solitude d’autant que j’ai préféré ne pas prendre la parole : qu’aurais-je pu dire ? Surtout en allemand où je suis moins habile qu’en français et n’aurais pas pu m’exprimer avec nuance. Par ailleurs, j'ai éprouvé une certaine difficulté à répondre aux questions de mon fils suscitées par ce qu’on a vu : mentir étant exclu, il est si difficile d’expliquer la réalité sans lui faire ressentir les mêmes émotions pénibles, sans tomber dans le manichéisme, et sans se sentir coupable aussi de ne pas rester à la surface naïve des choses comme les autres parents… (un dilemme déjà évoqué ici). Il m’a semblé partagé entre la joie de voir des animaux et l’incompréhension vis-à-vis de la cruauté inhérente au fait séparer des bébés et leurs mères pour prendre leur lait. Tout en me disant que c’était après tout l’occasion de lui faire comprendre concrètement pourquoi on ne consomme pas de lait de vache (ce qui lui parait tout à fait logique, surtout qu'il existe des laits végétaux), j’ai regretté de lui avoir fait subir cette visite.

Heureusement, une autre visite a servi de contrepoint positif trois jours plus tard.

 

Le refuge pour animaux maltraités, en Autriche

Trois jours plus tard nous attendait une visite bien différente : Gut Aiderbichl, un « paradis pour animaux » en Autriche. Il en existe 25 autres en Allemagne, en Suisse et même en France (ici la page en anglais). Si le domaine ressemble visuellement à une ferme, aucun animal n’est utilisé ou exploité, tous – qu’ils soient « domestiques » ou sauvages – ont été sauvés, et la plupart évoluent en liberté.

Tout d’abord, nous avons été impressionnés par le parking bien rempli pour un jour de semaine : apparemment, c’est un lieu qui attire du monde ! En marchant dans le magnifique domaine situé au cœur de collines verdoyantes, nous avons pu nous émerveiller devant des chevaux, des vaches, des lapins, des poules, des chats, des chiens, des putois, des renards, des cochons, des chèvres, des moutons, des cerfs, des paons, des ânes, des oies, des sangliers, plus de 1000 animaux au total.

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Un véritable havre de paix pour ces animaux qui reviennent souvent de très loin – des panneaux avec photos les montrent parfois dans les dures conditions de vie qui ont été les leurs et racontent leur histoire –, un "paradis" où tous ont leur place, même les animaux handicapés tels que la chèvre au cou tordu ou le taureau aux pattes trop courtes. C’était à la fois réjouissant et amusant de croiser des cochons en promenade, de voir les ânes s’invitant à la table du restaurant ou les chats s’étalant confortablement sur les canapés de leur propre salon.

 

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 A gauche, les appartements privés des chats.

A droite, les lapins, pour la plupart rescapés de l’horreur des laboratoires, disposent d’un grand nid douillet avec accès à un terrain extérieur.

 

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Cochons en balade dans le domaine, cochons étalés dans leur "palace".

 

Nous avons mangé à la terrasse du restaurant proposant uniquement des plats sans viande, dont plusieurs vegans : pour nous, ce fut frites, salade et Schnitzel, une escalopes de protéines de soja texturées panée. J’ai cependant trouvé dommage que le restaurant ne soit pas 100% vegan car le lait n’est pas moins cruel que la viande, et le projet gagnerait ainsi en cohérence.

Mon fils, qui réfléchit beaucoup, n’a pas manqué de nous demander pourquoi les animaux étaient ici et comment on avait attrapé les animaux sauvages, et il a bien fallu lui expliquer que c’était parce que des gens voulaient les tuer ou leur faire du mal (ce qui est difficile à comprendre pour lui). Mais il a compris que dans cette ferme, les animaux étaient tranquilles, à l’abri des dangers, protégés par des gens qui veillaient sur eux.

 

Bilan de la visite : En espérant qu’elle n’ait pas donné à mon fils une vision trop manichéiste des choses (méchante/gentille ferme), cette visite a servi de contrepoint positif à la première qui nous avait laissé à tous une certaine sensation de malaise. Quel bonheur de voir des humains capables d’être bons envers les animaux ! Il était reposant et si agréable de pouvoir montrer des animaux à mes enfants sans avoir la mauvaise conscience que donne un zoo ou tout autre lieu qui les exploite. Mes enfants ont eu l’air d’apprécier cette sortie pleine de découvertes et de rires. Quant à moi, j’ai été plusieurs fois au bord des larmes en lisant d’où reviennent les animaux, ce qu’ils ont subi et ce que les gens du domaine ont fait pour eux, bref une visite riche en émotions qui donne une bouffée d’optimisme salutaire !

 

Et vous, qu'en pensez-vous? Comment expliquer la réalité de l'exploitation animale aux enfants? Un livre comme Ne nous mangez pas! suffit-il? Ou au-delà de ce qu'on leur raconte, est-il nécessaire de leur montrer de vraies images ou de les emmener voir une "ferme"? Y a-t-il un âge plus adapté pour cela? Votre avis me serait très utile!