En tant que vegan (et surtout quand on tient un blog qui demande de mettre en valeur les aspects positifs) il n’est pas évident de parler de la tristesse et de l’impuissance qu’on peut ressentir en toile de fond de notre vie alors qu’on est confrontés tous les jours aux signes visibles de l’exploitation animale qu’on évite avec tant de soin, et à la pensée de ces millions d’animaux en train de souffrir et de mourir dans l’indifférence générale. Insolente Veggie, qu’on connaît pour sa verve et son humour cinglant, avait eu le courage d’en parler ici.

Et parce que quand on est végé ET parents, on éprouve en plus la tristesse de devoir révéler à nos enfants la dure réalité et la crainte pour leur avenir dans un monde menacé, j’ai décidé de vous livrer mes pensées sous forme de lettre adressée à mes enfants. Savoir que nos efforts ne suffiront pas à inverser la tendance et se demander si nos enfants pourront encore avoir une vie heureuse dans ce monde sont des sujets qu’on aborde peu. Si j’ose publier cette lettre, c’est qu’au fond j’espère que cela m’aidera à mieux vivre avec ces sentiments, mais aussi que je pense ne pas être la seule à voir les choses ainsi. Puisse cela aider d’autres parents à se sentir moins seuls et à agir pour un monde meilleur !

Note : même si ne pas avoir d’enfants est assurément la meilleure solution au problème de la surpopulation, de la dégradation de la planète et de l’exploitation animale (et au souci qu’on se fait pour l’avenir), je n’aborde pas ici ce sujet, puisque mes enfants sont déjà là (et je reconnais volontiers que mon choix d’avoir eu deux enfants est, au fond, contradictoire avec mes valeurs profondes de décroissance et d’antispécisme/véganisme car rien ne me garantit que mes enfants et leurs descendants garderont ces valeurs. Mais ceci est un autre débat).

 

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Mes petits garçons adorés,

 

Vous qui êtes ma raison de vivre, ma raison d’espérer et de me réjouir, vous à qui j’ai donné la vie, vous qui êtes encore dans l’âge innocent de l’enfance, je ne sais pas si vous pourrez encore être heureux dans ce monde qui court à sa perte.

Et ces tristes pensées me pèsent au quotidien. Une angoisse presque toujours présente, bien que discrète, même dans les moments heureux avec vous. Le bonheur de serrer vos petits corps tout doux, de sentir votre odeur d’enfants, d’entendre vos rires adorables, vos jeux, vos cris, l’émerveillement devant le miracle de votre vie partie de rien et vos incroyables progrès au quotidien, tout cela est trop souvent teinté d’un voile de tristesse et d’inquiétude.

 

Vous qui êtes deux garçons adorables, présents de tout votre être dans les découvertes et les jeux qui vous absorbent et vous font rire, vous qui êtes encore l’innocence et la bonté même, vous que j’aurais tant voulu faire naître dans un monde parfait, mon cœur de maman pleure d’avoir à vous expliquer, peu à peu, l’horreur et la cruauté des hommes, le pourquoi de notre mode de vie. Pourquoi la poule du magasin a la tête coupée ? Pourquoi on prend le lait du bébé veau ? Pourquoi les gens continuent à le faire alors qu’ils savent et qu’ils ne sont pas méchants ? Cette cruauté non nécessaire est tellement inconcevable pour vous. Vous qui, par nature, aimez ces animaux dont vous percevez la parenté qu’ils ont avec nous. J’aimerais tellement n’avoir rien à vous expliquer, et je ne peux que vous préserver aussi longtemps que possible, car je vous dois la vérité. J’espère que vous n’en souffrirez pas autant que moi. La vue des produits arrachés aux animaux continue à me peiner au quotidien [1]. Au moins, contrairement à moi, vous aurez la conscience pure, vous n’aurez jamais causé de tort aux animaux sans le savoir. Je vous épargne cela et j’espère que vous comprendrez l’amour qu’il y a derrière ce geste. Mon cœur de maman vegane espère que vous saurez garder les valeurs que je vous transmets. Que jamais vous n’aurez envie, par indifférence, par facilité ou par rébellion, de perpétuer l’exploitation des plus faibles et de faire du mal à ces animaux que je vous apprends à respecter. J’y crois, sinon vous ne seriez pas là. Je crois même que vous pourrez, par votre influence sur ceux qui vous entoureront, contribuer à propager le respect de tous les êtres vivants.

 

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Mais c’est surtout lorsque je pense à votre avenir que l’angoisse m’envahit. Non pas les études que vous ferez, le souci de savoir si vous trouverez un travail ou si vous serez entourés de personnes qui vous aiment. Ce sont les conditions mêmes de votre vie ou de votre survie qui ne sont plus assurées. Dans tout ce que je fais avec vous, une promenade dans la nature, un bain, une recette délicieuse, des vacances à la mer, je me dis que vous n’aurez peut-être même plus la possibilité de connaître ces bonheurs tout simples dans quelques décennies. Car notre planète ne tiendra plus longtemps ainsi.

Vous qui ne vous doutez encore de rien, on vous lègue un monde malade, à l’agonie. Alors qu’on croyait le progrès humain et les améliorations infinis, les choses ont basculé. Mes amours, vous êtes la première génération moderne dont on se demande si elle disposera encore de l’essentiel pour vivre bien [2]. De l’eau, de la nourriture. Un toit. Des médicaments. De l’air respirable. La santé malgré les pollutions croissantes. Des zones non irradiées par les inévitables catastrophes nucléaires qui se produiront l’une après l’autre (c’est l’une des choses que je redoute le plus). D’éminents scientifiques ne cessent de le clamer, le réchauffement climatique s’accélère, la fonte des glaces dépasse les pires prévisions, des situations catastrophiques pour l’humanité sont annoncées (montée des eaux, diminution des récoltes, canicules, empoisonnement des ressources, maladies, violences…). Et même, l’humanité pourrait s’éteindre dans moins de 100 ans : mesure-t-on vraiment l’horreur d’une telle éventualité pour ceux qui auront à la vivre ? Suis-je la seule à frémir d’angoisse à cette pensée ? Comment peut-on, en tant que parent, lire simplement cela comme un article parmi d’autres et continuer à vivre et à consommer comme avant ? Comment peut-on continuer à profiter jusqu’au bout, vous laissant la lourde tâche de vous débrouiller avec les dégâts irréparables que nous aurons causés ? Même si je sais que j’en fais beaucoup plus que la plupart des gens pour épargner les animaux, la planète et votre avenir, je ne peux me défaire d’un sentiment d’impuissance, de tristesse et de culpabilité. Je ne peux fermer les yeux et me concentrer sur mon bonheur présent. J’ai sans doute une conscience trop aigüe du caractère profondément tragique de notre époque. Vous savoir lancés dans ce monde menacé d’anéantissement me rend folle. Comment me convaincre que je ne vous ai pas mis au monde par égoïsme, et que la vie que je vous donne n’est pas un cadeau empoisonné d’avance ? Bien sûr, si vous êtes là c’est parce que je suis humaine, que j’ai de l’espoir, que par moments j’arrive à oublier ces craintes, comme tout le monde je veux encore croire qu’un sursaut est possible, que vous serez la conscience neuve de demain. Mais je doute que cela suffise.

 

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Souvent, je me demande : quand vous serez en âge de le comprendre, que penserez-vous de nous, nous les générations qui avons pillé la planète sans limites au profit d’une petite partie de privilégiés, laissé mourir de faim des millions d’humains dans l’indifférence, et systématisé l’exploitation des plus faibles, la torture et le meurtre de milliards d’animaux traités comme des objets pour notre simple plaisir ou confort ? Et qui avons continué à le faire alors même qu’on se savait engagés dans une impasse ? Oui, j’ai honte du monde qu’on vous transmet. J’ai honte de mon espèce. Mais si vous êtes là, c’est parce que je la crois capable de s’améliorer. Mes enfants, quand vous regarderez en arrière vers cette époque empreinte de folie et de démesure, puissiez-vous nous pardonner notre inconscience. Nous avons fait ce qui nous semblait juste. Et même si cela ne représente qu’une goutte d’eau dans  l’océan, il y a de plus en plus de personnes merveilleuses qui embellissent et améliorent le monde par leurs actions positives.

 

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Mes petits garçons chéris, si notre mode de vie - vegan et aussi écologique que possible - vous paraît un jour dur ou contraignant (le plus dur étant l’incompréhension voire le mépris auquel on se heurte, en plus de ce sentiment de décalage fondamental par rapport aux préoccupations des autres), sachez que je ne pouvais pas en choisir un autre. Pour vous. Vous donner à manger des produits animaux, alors que vous n’en avez pas besoin pour être en bonne santé, signifierait augmenter la souffrance d’êtres sensibles et la destruction de votre planète déjà si mal en point. Et vous faire contribuer malgré vous à rendre la Terre un peu plus invivable serait tellement contraire à mes souhaits les plus chers de maman. De même, je refuse autant que possible de continuer à gaspiller, à consommer de l’inutile, à abîmer votre futur, alors je limite autant que je le peux les jouets (plastique, piles), les vêtements neufs, le jetable, tout ce qui est superflu (notre famille et nos amis respectent notre volonté de limiter au strict minimum les cadeaux [3] et on privilégie le réutilisable, le recyclé, l’occasion, l’échange, le prêt). Votre chambre n’est pas autant envahie par les jouets que celles de vos copains qui le remarquent parfois. J’espère que vous ne vivrez pas cela comme une privation mais comme ma façon de vous protéger et de vous montrer le chemin à prendre. Je pense vous offrir l’essentiel : mon temps (puisque j’ai arrêté de travailler pour rester auprès de vous), des jeux ensemble, de bons petits plats et gourmandises maison qui sont une preuve d’amour au quotidien... Sachant que vous, mes enfants, vos descendants et tous les êtres vivant sur cette planète, êtes menacés dans votre possibilité même de survie, tendre au maximum vers le véganisme et la décroissance (en acceptant ses inévitables limites et contradictions) n’est plus une question de choix ou de point de vue personnel mais une urgence, le geste le plus indispensable et le plus nécessaire, le signe de notre responsabilité envers vous. Si chacun en prend conscience et agit, peut-être ne sera-t-il pas trop tard pour vous. Quant à vous, mes garçons, si le choix s’offre encore à vous, vous serez libres de décider avec votre conscience de la voie à emprunter.

 

Mes anges adorés, il est certain que si vous n’étiez pas là, je m’inquiéterais moins pour l’avenir, mais je ne peux imaginer ma vie et le monde sans vous. Vous êtes la beauté qui me fait garder foi en l’humanité. Si vous n’existiez pas, peut-être ne verrais-je même plus de raison d’espérer et d’agir.

 

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Puisque je ne pourrai jamais savoir si j’ai bien fait de vous donner la vie (n’est-ce pas de toute façon le sort de tout parent ?), je suis encore plus déterminée à faire de chaque moment de votre enfance un moment de joie insouciante. Puisque nous sommes embarqués tous ensemble dans cette vie, il ne me reste qu’à accepter notre sort, à refuser la culpabilité (sans tomber dans le déni ou l’indifférence) et à faire de mon mieux (même si je me dis que je pourrais toujours faire plus...). Afin que vous ayez la meilleure vie possible sur une planète encore agréable à habiter pour tous les êtres vivants, je me bats et je continuerai à me battre dans la mesure de mes forces, car je ne peux rester sans rien faire. Pour vous, j’ai le devoir de rester positive. De vous transmettre le goût de la joie, des choses simples, de la conscience de notre chance de vivre, du respect de tout être vivant, de la nécessaire solidarité, de la frugalité, de l’envie d’agir sans baisser les bras. J’espère de tout cœur que vous saurez trouver ce juste milieu que j’ai tant de mal à tenir, aussi éloigné de l’indifférence égoïste que du sentiment d’impuissance, de colère ou de désespoir face au monde. Sans perdre ma lucidité ni me bercer d’illusions quant à ce qui nous attend, je vais essayer de profiter de la chance que j’ai de vous connaître et d’avoir à vous guider dans la vie, vous qui m’êtes confiés sur cette terre.

 

J’espère que la conscience d’avoir fait de mon mieux me suffira pour être en paix avec la pensée de vous avoir lâchés dans ce monde. J’ose croire que l’amour et la tendresse suffiront à faire de vous des êtres solides et aptes au bonheur. Pour vous, je vais essayer de lutter contre la tristesse qui m’envahit trop souvent et de vivre davantage au présent. Je vous aime infiniment !

 

Votre maman


[1] Comment être simplement heureuse alors que chaque jour, 46 millions d’animaux sont tués rien qu’en France ? Comment vivre avec cette pensée et ces sentiments ?

[2] Pour être impliquée depuis des années dans un projet humanitaire au Burkina Faso, je sais bien que manquer de l’essentiel est déjà le sort d’une grande partie de l’humanité alors qu’on croule sous l’abondance et l’excès, et cela me culpabilise et m’attriste tout autant que le sort des générations futures.

[3] Ainsi, j’ai particulièrement apprécié le cadeau de naissance d’une amie qui, sachant que nous n’avions besoin de rien pour notre deuxième garçon, nous a envoyé un colis rempli de produits bio à déguster !


* * *

 

Pour aller plus loin :

Que ce dur constat ne soit pas lu comme une incitation au désespoir et à l’inaction, mais au contraire, comme un rappel qu’il y a urgence à agir, et que chaque geste compte.

Sachant que chaque objet acheté, chaque chose consommée a un impact sur notre planète, à nous de le réduire au maximum, en acceptant nos inévitables limites et contradictions (Pour citer notre exemple, on a un fournisseur d’électricité « verte » et on a vendu notre voiture mais on prend l’avion pour rentrer en France, on mange 100% vegan et à 90% bio et de saison mais pas tellement local (difficile à Berlin !) ni équitable, on limite les jouets et les vêtements mais on en achète quand même un peu dans les grandes enseignes pas chères… Voyons le positif : à petits pas, on peut toujours continuer à s’améliorer !)

Par où commencer pour modifier notre façon de consommer ?

On peut se sentir découragé face à l’ampleur de la tâche : or chaque effort compte. Rien n’est vain.

Au niveau écologique, s’il n’y avait qu’un geste à faire, ce serait de réduire ou de supprimer les produits animaux de son alimentation. En effet tendre vers une alimentation végétale s’avère de loin le geste le plus significatif pour la planète (et tous ses habitants) :

http://www.viande.info/: le site sur l'impact de la viande sur les humains, les animaux et l'environnement

Devenir VEGAN... C'est être solidaire avec  le Tiers-Monde  !

Le coût exorbitant de la viande

 

Pour avancer vers la décroissance et le véganisme, commencez par consulter l’excellent blog d’Antigone XXI  qui propose des défis, des suggestions pour avancer pas à pas vers plus de frugalité et de simplicité dans tous les domaines de notre vie… Ainsi que celui de Natasha, Echos verts, avec ses articles extrêmements bien documentés sur différents thèmes du quotidien liés à l'écologie et des éco-défis réguliers.

Et pour diminuer la part des produits animaux dans votre alimentation, je vous conseille le petit Guide du végétarien débutant, très bien fait, à lire gratuitement en ligne, ainsi que mes Menus de la semaine pour trouver des idées de repas.

 

Livres utiles pour comprendre et agir :

- Pour comprendre la catastrophe qui nous menace et les enjeux écologiques, les ouvrages engagés de Michel Tarrier

 - Sur le sujet de la décroissance : ceux de Serge Latouche

- Pour des analyses, des réflexions qui aident à ouvrir les yeux sans perdre espoir, et à se mobiliser pendant qu’il en est encore temps : la voix de la sagesse de Pierre Rabhi

- Pour commencer à appliquer la décroissance au quotidien : Dominique Loreau, L’art de l’essentiel

 

Et à très vite pour un article plus réjouissant !